L’encrier renversé

Il y a un an, la revue LEncrier renversé soumettait à douze éditeurs de nouvelles une série de questions pour un état des lieux en France aujourd'hui. Les réponses sont parues dans le dernier numéro de décembre 2017 (numéro 79).


Neuf petites questions aux éditeurs
sur la nouvelle d’aujourd’hui et de langue française


• Éditer de la nouvelle : est-ce une véritable inclination pour le genre ; l’opportunité d’investir une « niche » délaissée par les grosses maisons ; la simple volonté d’exploiter tous les genres offerts par la littérature ? Subsidiairement : êtes-vous enclin(e) à accroître la part « nouvelles » de votre catalogue ?
Les nouvelles tiennent une grande place dans le catalogue des éditions Lunatique, et ce depuis le lancement de la maison. La raison est toute simple : j’avais reçu un texte magnifique, Que le sable m’emporte, de Mael Le Guennec, trop court pour en faire un roman. Seul, il ne pouvait décemment constituer un recueil. La collection 36e Deux Sous était née ! Elle s’est depuis considérablement étoffée. J’aimais l’idée de petits livres « chics et pas chers », de beaux objets qui bénéficieraient de la même conception soignée qu’un livre plus épais. Et puis, il y a les recueils, quand s’en dégagent une ambiance, une atmosphère, un ton, quand les textes se succèdent, répondent, font sens et forment un tout équilibré et cohérent. Il y a souvent un tri fait en concertation avec l’auteur pour l’agencement des textes, la suppression de l’un, la commande d’un autre.

La programmation 2017 comprend des nouvelles, bien sûr ! J’aime en lire, pourquoi me priver d’en publier ?


• Par rapport à 2015, le nombre de recueils manuscrits reçus cette année est-il en augmentation, en diminution, égal ? De même, la qualité d’écriture, d’inspiration, de ces derniers vous semble-t-elle meilleure, moindre, égale ?
Je reçois énormément de manuscrits. Beaucoup trop pour une aussi petite structure que Lunatique. Je reçois de tout, pas toujours pour moi. J’ai l’impression que la qualité va grandissant, ce qui est à la fois plaisant – je prends ça comme une reconnaissance de la ligne éditoriale de la maison –, et problématique, ma capacité de travail et de production m’imposant des limites très restrictives. Car, contrairement à ce que pensent les auteurs maison, il m’arrive de dormir ! Blague à part, il me semble être plus sollicitée qu’avant pour des nouvelles. L’an dernier, à Livre Paris, plusieurs personnes venaient sur le stand Lunatique, parce que sur le catalogue du salon il était noté que je publiais des nouvelles. Nous sommes apparemment peu nombreux à nous risquer sur ce terrain boudé des libraires. Je constate cependant que sur les salons les recueils partent plus vite que les romans. Comme quoi, il y a un réel intérêt des lecteurs pour le texte court.

• La nouvelle est-elle aujourd’hui suffisamment mise en lumière ? Quelles actions seraient selon vous profitables à sa promotion. Quelles sont celles que vous menez ?
Les redditions du distributeur font apparaître des placements et des ventes des nouvelles plus faibles de 90 % que les romans. Heureusement qu’il existe des revues et des collections dédiées pour défendre le genre. Cette année, j’ai proposé à des libraires parisiens des rencontres autour du court, réunissant plusieurs éditeurs, pour montrer la variété et la richesse de nos publications. L’idée fait son chemin chez certains. Il y aura aussi une soirée spéciale textes courts (uniquement Lunatique, cette fois), le 27 juin au café de la Mairie *.
*les mardis littéraires de Jean-Lou Guérin ont lieu tous les mardis à 20 heures 30  - au premier étage du café de la mairie - place Saint-Sulpice - paris 6- métro : Saint-Sulpice - Mabillon.

• Entretenez-vous des rapports amicaux et/ou de collaboration avec certaines revues ou certains concours de nouvelles.
Oui ! Ayant repris Le Cafard hérétique, revue d’expression littéraire, en 2015, je vais au salon de la revue concocté par Ent’Revues. L’occasion de retrouver Brèves, L’Intranquille, Rebelle, et de découvrir quelques autres belles pages. Les concours, c’est autre chose. Je suis moins concernée que les auteurs. Il m’est arrivé d’en avoir connaissance et de faire circuler l’info, mais sans grand succès. Un auteur par ailleurs publié courra moins après un concours qu’un autre qui espère l’être. Une radio de Douvrin (RadioPlus) m’avait demandé de publier un recueil des dix nouvelles lauréates d’un concours lancé en novembre 2014. La Vie des livres est paru en juillet 2015, un mois seulement après que j’ai eu connaissance des textes primés. Un beau challenge.

• Exercice délicat : pourriez-vous en quelques traits dresser un portrait type de l’auteur(e) que vous publiez pour la première fois ? Est-ce un homme/une femme, tranche d’âge, profession, niveau d’études, citadin(e)/rural(e), a-t-il/elle un parcours de bête à concours, d’auteur(e) de revues ?
Absolument pas ! Je ne prête d’ailleurs pas beaucoup attention à l’auteur avant d’avoir retenu un manuscrit. Certains m’envoient deux pages de CV, alors que je n’attends qu’une présentation de l’ouvrage qu’ils me soumettent. C’est aussi bien comme ça, tout le monde a ses chances chez Lunatique.

• (Avant tout envoi de manuscrit à une maison il est sage de se renseigner sur sa production, toujours singulière.) Ouvrirez-vous cependant votre porte à un(e) auteur(e) « hors des clous »/hors collections qui vous aura subjugué(e) ?
C’est exactement mon mode de fonctionnement. Les nouvelles collections surgissent suite à une rencontre avec un texte. Je m’adapte pour l’accueillir au mieux.

• Dans tout nouvelliste sommeille le plus souvent un romancier. Alors pour vos auteurs sera-ce morphine, placebo ou café turc en goutte-à-goutte ?
Croyez-vous ? Certains nouvellistes maison m'ont avoué n'avoir jamais songé à flirter avec le roman. Ils sont nouvellistes, et le revendiquent fièrement. Je ne peux qu'être d'accord avec eux. La nouvelle n'est pas un tremplin vers le roman. C'est un genre à part entière, et certainement pas mineur.

• Quelles sont les caractéristiques du recueil idéal (celles adoptées par vous en toute logique) : nombre de nouvelles, de pages, format, police de caractères, corps, prix ?
Le format de la collection 36e Deux Sous  ne doit pas dépasser les 36 pages, forcément. Sinon, les livres ont les mêmes « mensurations » et polices de caractère que les romans. Pour un recueil, cela va de 70 à 160 pages, pour des prix s'échelonnant entre 8 et 16 euros. Les pages et le corps du texte varient selon les titres. Enfin j'apprécie que les nouvelles qui composent une recueil soient en nombre impair.

• Quel est le titre de votre recueil de chevet [tiré de la production mondiale] ? Quels sont les deux/trois nouvellistes de langue française [toutes époques confondues] de votre panthéon ? Pouvez-vous citer un(e) nouvelliste, francophone, dans sa toute primeur [frais — ou non encore — édité(e)] dont les « fruits [assurément] passeront la promesse des fleurs » ?
Mon recueil de chevet : Les Nouvelles mille et une nuits, de Robert Louis Stevenson.

Mon panthéon (dans le désordre) : Jules Barbey D'Aurévilly, Marcel Aymé, Marie-Hélène Lafond
Nouvelliste francophone à suivre : Gilles Ascaso.


Ont été publiés en 2017 les recueils et nouvelles :
Pour que demain vienne, de Corine Pourtau
Une Librairie en pays hostile, de Michaël Uras
Passerage des décombres, d'Antonin Crenn
Aimer de vivre, de Jean-Claude Leroy
Je fus homme autrefois, de Sarah Taupin
L'Heure du poltron, de Marie Frering

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